Dans un avis publié au Journal Officiel de l’UE du 27 février 2026, le Comité économique et social européen (CESE) dresse un constat sans appel : la liberté de la presse en Europe ne peut être garantie si ceux qui la font vivent dans la précarité et l’insécurité. Et dans certains domaines, la France n’est pas exempte de reproches…
Un diagnostic alarmant : l’érosion du « Quatrième Pouvoir »
L’environnement médiatique européen est devenu « hostile ». Le CESE souligne une dégradation multifactorielle qui menace directement le droit des citoyens à une information fiable :
- Une précarité généralisée : Seuls 7 pays sur 34 (dont l’Allemagne, la Belgique et les pays scandinaves) offrent des conditions de travail jugées « bonnes ». Ailleurs, les revenus sont faibles et la protection sociale quasi inexistante.
- L’asphyxie économique : 80 % des recettes publicitaires numériques sont captées par les grandes plateformes américaines, privant les médias locaux de ressources vitales.
- L’ubérisation du secteur : Le recours abusif au « faux travail indépendant » prive de nombreux journalistes de congés payés, de couverture maladie et de retraite.
Les nouvelles menaces : IA, harcèlement et « procédures-bâillons »
Au-delà des enjeux salariaux, le CESE identifie de nouveaux vecteurs de déstabilisation :
Le défi de l’Intelligence Artificielle
Le Comité s’inquiète du remplacement de journalistes par des avatars d’IA (comme observé en Pologne ou en Belgique). Il appelle à une surveillance stricte de l’IA pour qu’elle soutienne l’emploi plutôt que de le détruire, et préconise la création d’« académies européennes du journalisme » pour former les professionnels à ces outils.
La sécurité physique et mentale
L’explosion des violences (1.548 violations recensées en 2024) et du harcèlement en ligne, particulièrement contre les femmes, génère un stress chronique. Le CESE soutient l’idée d’une directive européenne sur les risques psychosociaux pour lutter contre le burn-out, qui touche désormais 60 % des journalistes interrogés.
Le harcèlement judiciaire
Les « procédures-bâillons » (SLAPP) restent une arme efficace pour faire taire les enquêtes gênantes. Le CESE juge la réponse législative actuelle encore trop partielle.
Les recommandations clés du CESE
Pour inverser la tendance, l’avis propose une série de mesures concrètes adressées à la Commission européenne et aux États membres :
- Soutien financier direct : Création d’un mécanisme de soutien indépendant pour les médias et réduction de la TVA sur les produits d’information.
- Renforcement du dialogue social : Généralisation de la négociation collective, y compris pour les pigistes et indépendants, afin de garantir des salaires minimaux adéquats.
- Protection des médias de service public : Garantir leur indépendance financière et éditoriale face aux ingérences politiques croissantes.
- Lutte contre l’autocensure : 37 % des journalistes admettent que des ingérences injustifiées influencent leur travail. Le CESE demande une application stricte de la législation européenne sur la liberté des médias.
« Le journalisme ne peut remplir sa fonction de « chien de garde » de la démocratie s’il est muselé par la peur du lendemain ou par des pressions juridiques abusives. » — Synthèse des conclusions du CESE.
Et la France dans tout ça ?
La France est explicitement citée dans cet avis européen, mais elle l’est de manière contrastée : à la fois comme un exemple de progrès législatif et comme un terrain où persistent des pratiques inquiétantes.
Voici les points spécifiques où la France apparaît dans le document :
1. Une pionnière du « Droit à la déconnexion »
L’avis salue la France comme l’un des rares États membres (aux côtés de la Belgique, de l’Irlande ou de l’Espagne) à avoir mis en place une législation permettant aux travailleurs de se déconnecter. C’est un point positif souligné pour faire face à la surcharge numérique et à la pression constante que subissent les journalistes, souvent obligés de rester en alerte hors des heures de travail à cause de la désinformation.
2. Le signalement de l’« Ubérisation » des jeunes journalistes
Le document cite explicitement la France pour illustrer une dérive préoccupante du marché du travail médiatique. L’avis mentionne que les syndicats français dénoncent une « ubérisation » des jeunes professionnels.
Cela se traduit par :
- La multiplication des contrats de très courte durée.
- Le recours massif au statut d’autoentrepreneur pour des tâches qui devraient relever du salariat.
- La rémunération fréquente en droits d’auteur au lieu de salaires (protection sociale inférieure).
- L’usage excessif des stages.
3. L’absence du « Top 7 » de la sécurité professionnelle
Il est intéressant de noter que la France ne fait pas partie de la liste restreinte des pays offrant de « bonnes conditions de travail » aux journalistes. Selon le rapport MPM2025 cité par le CESE, seuls l’Allemagne, la Belgique, le Danemark, l’Estonie, la Finlande, les Pays-Bas et la Suède garantissent un environnement protecteur (revenus décents et sécurité sociale complète). La France se situe donc dans la catégorie des pays où la vigilance est de mise concernant la précarité du métier.
En résumé
La France est vue par le CESE comme un pays qui possède les outils juridiques pour protéger (comme le droit à la déconnexion), mais qui souffre d’une précarisation structurelle, notamment pour la nouvelle génération de journalistes qui subit de plein fouet les nouveaux modèles économiques « low-cost » des médias.







