Le décret n° 2026-176 du 11 mars 2026 marque un tournant historique pour la profession de l’audit en France. En étendant l’application du code de déontologie des commissaires aux comptes (CAC) aux organismes tiers indépendants (OTI) et aux auditeurs de durabilité, le gouvernement crée un socle de règles universel.
Désormais, qu’il s’agisse de certifier des comptes financiers ou des rapports de durabilité (ESG), tous les acteurs sont soumis aux mêmes exigences d’indépendance, d’impartialité et de rigueur. Cette unification garantit une « signature » française homogène et renforce la confiance des marchés dans une information extra-financière désormais élevée au même rang que l’information comptable.
Un socle déontologique unique pour deux professions
Très concrètement, le décret du 11 mars 2026 modifie article par article (mais sans en changer le titre) le Code de déontologie des commissaires aux comptes (CAC) pour y intégrer les Organismes Tiers Indépendants (OTI) et les auditeurs de durabilité. L’objectif est d’éviter toute distorsion de rigueur entre l’audit financier classique et l’audit de durabilité.
Les principes cardinaux réaffirmés
Désormais, qu’il s’agisse de certifier un bilan comptable ou un bilan carbone, les professionnels sont soumis aux mêmes exigences fondamentales :
- Intégrité et Impartialité : L’auditeur doit agir avec honnêteté et fonder ses jugements sur une analyse objective, sans parti pris (Articles 5 et 6 du décret).
- Indépendance stricte : Le texte renforce la prévention des conflits d’intérêts. L’indépendance s’apprécie en « réalité et en apparence », interdisant toute situation d’auto-révision ou d’influence directe ou indirecte.
- Esprit critique : Le décret impose formellement aux auditeurs de durabilité d’adopter une attitude de questionnement systématique tout au long de leur mission.
Cohabitation et « Confraternité » élargie
L’une des nouveautés majeures réside dans la création de l’article 8-1, qui organise les relations entre les différents professionnels. Alors que la « confraternité » était historiquement réservée aux CAC, le code impose désormais un respect réciproque et une loyauté entre CAC et OTI. Les différends professionnels doivent, dans la mesure du possible, être résolus à l’amiable pour ne pas ternir l’image de la mission de certification.
Encadrement des pratiques commerciales
Le décret harmonise également les règles de communication et de rémunération :
- Honoraires : Interdiction stricte des honoraires proportionnels ou conditionnels (honoraires de succès) pour les OTI, afin de garantir l’objectivité de la certification.
- Publicité et Sollicitation : La publicité est autorisée mais doit rester informative. Le démarchage physique, téléphonique ou par SMS reste proscrit. L’utilisation de noms de domaine internet trop génériques (ex: « expert-durabilite.fr ») est interdite pour éviter toute confusion avec une instance officielle.
- Cadeaux et Avantages : Le décret étend l’interdiction de solliciter ou d’accepter des cadeaux de la part des entités certifiées, au-delà d’un plafond réglementaire très bas.
Une protection renforcée du secret professionnel
Le secret professionnel ne concerne plus seulement le CAC, mais s’étend à l’ensemble de la chaîne : auditeurs de durabilité, collaborateurs et experts sollicités. Le texte précise les modalités de levée du secret, notamment dans le cadre des enquêtes de l’autorité de supervision (H3C / ASJC).
Une gestion des risques harmonisée entre comptes et durabilité
Le décret unifie également les procédures de sécurité. Désormais, l’identification des risques et l’acceptation des mandats suivent un protocole identique, que l’on audite des données financières ou des rapports ESG.
Identification et traitement des risques : une vigilance accrue
Comme les CAC, les OTI doivent identifier tout risque pouvant affecter leur opinion, que l’entité soit d’intérêt public ou non.
- Analyse systématique : L’évaluation porte sur l’intégrité, l’indépendance, mais aussi les risques d’auto-révision (se prononcer sur des travaux que l’on a soi-même préparés).
- Recours à la H2A : En cas de doute sérieux sur l’interprétation d’une situation à risque, les OTI et auditeurs de durabilité disposent désormais de la même faculté que les CAC : saisir la Haute Autorité de l’Audit pour avis.
Fusions et Acquisitions : la neutralité au défi du changement
Le texte anticipe aussi les mouvements de capital. En cas de fusion ou d’acquisition, l’auditeur doit vérifier si ses relations passées ou actuelles avec la nouvelle entité ne compromettent pas son indépendance. Un délai de trois mois est accordé pour mettre fin à toute situation irrégulière, sous peine de devoir démissionner du mandat.
Le nouveau protocole d’acceptation de mission
La section 2 du Code change d’intitulé pour couvrir explicitement la « certification des informations en matière de durabilité ». Les étapes de vérification sont désormais renforcées :
1. La phase de vérification préalable (Know Your Client)
Avant d’accepter une mission, le CAC ou l’OTI doit désormais réunir des informations précises sur :
- La structure et l’actionnariat de l’entité.
- Le mode de direction et le contrôle interne lié non seulement aux finances, mais aussi au processus de collecte des données de durabilité.
- Pour les groupes, une coordination est imposée avec les autres professionnels assurant la certification des comptes et de la durabilité au sein du périmètre de consolidation.
2. Le passé sous la loupe (Analyse de l’antériorité)
L’article 22 du décret impose d’analyser les prestations fournies par le réseau de l’auditeur au cours de l’exercice précédent. Si des services interdits (tels que le conseil stratégique ou la tenue de comptes) ont été rendus, le professionnel ne peut accepter la mission de certification de durabilité.
Coopération et succession : la fin des silos
Le décret organise la cohabitation entre les deux mondes de l’audit :
- Co-certification : Lorsqu’un CAC et un OTI certifient ensemble les informations de durabilité d’une entreprise, ils doivent s’entendre sur leurs contributions respectives et se communiquer leurs propositions de prestations annexes pour éviter tout conflit d’intérêts.
- Succession transparente : Pour éviter le « shopping d’opinion » (changer d’auditeur car il est trop exigeant), tout nouvel arrivant doit interroger son prédécesseur (CAC ou OTI) sur les raisons réelles du non-renouvellement de son mandat (Art. 26).
Zoom sur la démission : Le droit de démissionner est strictement encadré (Art. 28). Un auditeur ne peut quitter son poste pour se soustraire à l’émission d’une opinion négative ou à la révélation de faits délictueux. S’il démissionne pour un motif légitime (santé, cessation d’activité), il doit en informer sans délai la H2A.
Incompatibilités liées aux liens personnels
Enfin, le texte clarifie les « fonctions sensibles ». Sont désormais considérés comme tels les cadres dirigeants ayant une influence sur l’établissement des informations de durabilité. Tout lien de parenté (conjoint, ascendant, descendant au premier degré) entre un membre de la direction de l’organisme d’audit et une personne occupant une fonction sensible dans l’entreprise certifiée rend la mission incompatible (Art. 32).
Indépendance financière et liens prohibés : le verrouillage final
Le volet final du décret s’attaque aux risques les plus concrets d’atteinte à l’objectivité : l’argent et les relations d’affaires. En alignant strictement le régime des Organismes Tiers Indépendants (OTI) sur celui des Commissaires aux comptes, le législateur s’assure qu’aucun certificateur de durabilité ne puisse être « sous influence ».
1. Liens financiers et personnels : une étanchéité absolue
Les articles 33 et 34 du Code sont désormais sans équivoque. Sont incompatibles avec la mission de certification (comptable ou ESG) :
- La détention de titres : Un auditeur de durabilité ou un membre de son équipe ne peut détenir d’actions ou d’instruments financiers dans l’entité qu’il certifie (sauf via des fonds de placement diversifiés où il n’a aucun pouvoir de gestion).
- Les opérations bancaires et d’assurance : Les prêts, avances, ou contrats d’assurance-vie souscrits à des conditions dérogatoires au marché sont proscrits.
- Les relations d’affaires : Tout contrat de travail ou relation commerciale qui ne relèverait pas d’une « opération courante » conclue aux conditions normales du marché constitue un lien professionnel incompatible.
2. La lutte contre la dépendance économique
Le risque de « client unique » ou de client trop prépondérant est désormais formellement encadré pour les nouveaux auditeurs de durabilité (Art. 36) :
- Seuil de dépendance : Si les honoraires de certification représentent une part trop significative du chiffre d’affaires de l’OTI ou des revenus du professionnel, des mesures de sauvegarde doivent être prises.
- Alerte à la H2A : En cas de difficulté à réduire cette dépendance, le professionnel a l’obligation de saisir la Haute Autorité de l’Audit.
3. Transparence totale sur les honoraires
L’article 37 impose une nouvelle obligation de « reporting » aux entités certifiées. Le CAC ou l’OTI doit désormais détailler :
- Les honoraires perçus pour la mission de certification.
- Les honoraires perçus pour toute autre prestation.
- La dimension « Réseau » : Les sommes versées à l’ensemble du réseau auquel appartient l’auditeur doivent être divulguées, afin de mettre en lumière d’éventuels services de conseil globaux qui pourraient biaiser l’impartialité de l’audit de durabilité.
Calendrier et mise en conformité
Le décret prévoit une phase de transition pour les professionnels déjà en poste au moment de la publication.
| Échéance | Action requise |
| Dès la publication | Entrée en vigueur des nouveaux principes généraux. |
| 1er août 2026 | Délai maximal pour se mettre en conformité avec les règles d’indépendance, de rémunération et de structure (pour les mandats en cours). |
NB : Ces dispositions s’appliquent sur l’ensemble du territoire national, y compris à Wallis-et-Futuna.







