Aide au reboisement : l’État revoit sa copie

Publié dans le sillage de la loi du 10 juillet 2023 visant à renforcer la prévention et la lutte contre le risque incendie, le décret n° 2026-937 du 8 octobre 2026 officialise l’instauration d’un nouveau régime d’aides au renouvellement forestier. Ce texte, complété par un arrêté ministériel du même jour, redéfinit le cadre d’attribution des subventions publiques destinées à adapter et reboiser le massif forestier français.

Un contexte : l’annulation du décret de 2025 par le Conseil d’État

Ce nouveau décret vise expressément à remplacer le dispositif précédent (décret n° 2025-401 du 2 mai 2025), annulé par le Conseil d’État dans sa décision n° 509638 du 15 juillet 2026 (voir à ce sujet notre article du 16 juillet dernier).

  • À l’origine du recours : L’association de protection des forêts Canopée avait saisi la haute juridiction administrative pour contester le régime d’aide précédent, qu’elle accusait d’encourager les coupes rases et la conversion systématique de peuplements naturels.
  • Le motif d’annulation : Le Conseil d’État a retenu que ces subventions (qui financent de 40 % à 65 % des dépenses) ont une incidence directe et significative sur l’environnement en orientant massivement les pratiques de la filière. À ce titre, le texte aurait dû faire l’objet d’une procédure de participation du public, en vertu de l’article 7 de la Charte de l’environnement.
  • Impact stratégique : Cette censure juridique est venue fragiliser temporairement la trajectoire du plan national visant à planter un milliard d’arbres à l’horizon 2032.
  • Correction du tir : Pour mettre le dispositif en conformité, le gouvernement a soumis le présent décret à une consultation du public organisée du 8 au 31 août 2026, permettant ainsi la promulgation de ce nouveau texte au Journal Officiel du 10 octobre 2026. Mais celui-cil ne s’applique toujours qu’aux demandes d’aides déposées au plus tard le 9 juin 2026.

1. Diversification et adaptation : les conditions générales pour toute aide au reboisement

Le décret introduit l’article D. 121-4 du code forestier, qui conditionne toute aide publique au reboisement ou à la régénération naturelle au respect de règles écologiques strictes :

  • Diversification obligatoire des essences (dès 4 hectares) :
    • L’essence principale ne peut dépasser 80 % de la surface.
    • Pour des plantations de 4 à 25 hectares, au moins 2 essences différentes sont requises.
    • Au-delà de 25 hectares, au moins 3 essences différentes doivent être associées.
    • Intégration environnementale : Pour les opérations de reboisement intégral, les surfaces peuvent inclure, dans la limite de 10 %, des espaces sans plantation dédiés au maintien d’éléments écologiques et de services écosystémiques.
    • Dérogation possible : Le préfet de département peut accorder des exemptions exceptionnelles en cas de contraintes stationnelles majeures ou d’indisponibilité de semences.
  • Adaptation au climat : L’opération doit justifier son adéquation aux conditions de la station et à leur évolution prévisible face au réchauffement climatique.
  • Maintien de zones pare-feu : En zone classée à risque d’incendie, les travaux doivent intégrer des pare-feu définis par le préfet en concertation avec les SDIS, l’ONF et le CNPF.

2. Situations forestières éligibles et nature des travaux

L’arrêté d’application précise de manière quantitative les seuils déclenchant l’éligibilité des peuplements pour chaque situation :

Les seuils et situations éligibles (Articles 1 et 5)

  • Dégâts biotiques (ex. scolytes) : La mortalité doit concerner plus de 20 % de la surface (ou plus de 20 % des tiges ou cépées dominantes/codominantes en cas d’impact diffus).
  • Sécheresse, grêle, tempête : Mortalité ou dégradations graves touchant plus de 20 % des tiges ou cépées dominantes/codominantes.
  • Incendies : Le sinistre doit concerner plus de 80 % de la surface et détruire plus de 20 % des arbres dominants ou d’avenir (survenu depuis moins de 5 ans).
  • Échecs de régénération : Densité devenue faible (inférieure à 600 plants/ha hors peupliers, ou 75 plants/ha pour les peupliers).
  • Dépérissement climatique : Vulnérabilité ou dépérissement avéré touchant plus de 5 % des tiges dominantes/codominantes, de la surface terrière ou du volume bois fort.
  • Peuplements pauvres : Arbres de faible diamètre (jusqu’à la classe de 25 cm), réserve de futaie de faible qualité (moins de $10\text{ m}^2$ de surface terrière ou 30 tiges/ha) et faible densité d’arbres d’avenir (moins de 100 tiges/ha).

Les opérations financées (Article 6)

  • Plantation intégrale ou enrichissement par placeaux (de 9 ou 16 plants).
  • Travaux de régénération naturelle, balivage, sélection d’essences et cloisonnement (avec des bandes de 4 mètres de large prises en compte dans les forfaits).
  • Regarnis sur jeunes plantations (de moins de 5 ans) en échec.

Exclusion notable : Aucune aide n’est accordée pour la plantation d’espèces du genre Eucalyptus.

3. Montants, grilles forfaitaires et taux de prise en charge

Le calcul de l’aide repose sur des tarifs forfaitaires fixés par l’arrêté en fonction des essences, des zones géographiques (plaine vs montagne) et des catégories de surfaces (< 4 ha, 4-10 ha, > 10 ha), couvrant les dépenses de préparation, de plants, de protections contre le gibier et de maîtrise d’œuvre (part fixe de 1 500 € pour les petits chantiers et taux proportionnel de 14 % à 18 %). Le plafond global est fixé à 2 millions d’euros par bénéficiaire.

Situation forestièreTaux de baseTaux majoré (Gestion durable / Regroupement / Contrats)Majoration crise scolytes
Biotiques / Incendies / Sécheresses / Échecs (Art. 5 1° à 4°)50 %+ 15 points (soit 65 %)+ 20 points (jusqu’à 70 %)
Vulnérabilité climatique / Peuplements pauvres / Montagne (Art. 5 5° à 9°)40 %+ 10 points (soit 50 %)—

Bonifications spécifiques :

  • Certification durable & organisation (+10 à +15 %) : Accordée si le massif est certifié ou si le propriétaire adhère à une structure de regroupement ou fait appel à un gestionnaire professionnel.
  • Spéciale « Scolytes » (+20 %) : Concerne les coupes sanitaires d’épicéas ou sapins scolytés dans les communes particulièrement exposées.

4. Procédure, engagements et téléportail dédié

  • Seuil minimal de demande : 3 000 € (ramené à 1 000 € pour les opérations de regarni).
  • Modalités de dépôt (Téléservice) :

Les demandes d’aide et de paiement s’effectuent par voie électronique via le portail dédié : https://connexion.cartogip.fr/ (assistance technique via francenationverte.contact@gipatgeri.fr).

Le dossier doit impérativement être déposé au plus tard le 9 juin 2026.

  • Pièces justificatives requises : Le dossier doit notamment inclure une fiche diagnostic validée par un professionnel (expert forestier, GFP, ONF, CNPF, etc.), un plan de localisation, des annexes financières et, selon les cas, les justificatifs de propriété, de gestion durable ou d’indivision.
  • Engagements du bénéficiaire :
    • Atteindre une densité minimale de plants vivants à 5 ans.
    • Souscrire une assurance incendie d’au moins 5 ans suite à des travaux consécutifs à un incendie.
  • Exclusions & Contrôles : Les travaux débutés avant le dépôt de la demande sont exclus. Le paiement et les contrôles comptables (notamment via l’intervention d’un expert-comptable ou commissaire aux comptes pour les subventions supérieures à 500 €) sont pilotés par l’Agence de services et de paiement (ASP).

Références :